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Humanisme numérique – Bilan et perspectives

Le colloque “Humanisme numérique : valeurs et modèles pour demain” s’est déroulé fin octobre 2016. Dans cet entretien, Ghislaine Azémard revient sur les avancées, les bilans et les perspectives qui découlent de ce colloque international.

Ghislaine Azémard, professeure des universités, directrice du programme IDEFI CréaTIC, titulaire de la Chaire UNESCO Innovation, Transmission Édition Numériques, organisatrice du colloque “Humanisme numérique : valeurs et modèles pour demain ?”

Ce colloque n’est que le premier temps d’un travail envisagé sur la durée ?

Oui effectivement, pour prolonger cette démarche interdisciplinaire et multiculturelle, pour réfléchir l’humanisme numérique dans sa complexité, nous allons travailler sur quelques objectifs qui ont été interrogés pendant le colloque et que nous allons prolonger sous d’autres formes à l’avenir. J’en ai présenté 7 dans l’intervention inaugurale :

  1. Enrichir un cadre théorique interdisciplinaire pour expliquer les processus de symbolisation contemporains, ainsi que leurs mutations.
  2. Ouvrir un espace interculturel d’échanges et de débats sur une des questions contemporaines majeures et que nous avons mis en exergue de notre colloque : « Comment réinvestir, redéfinir et co-construire la notion d’humanisme à l’ère numérique à travers ses valeurs, ses diversités, à préserver et à créer ? ».
  3. Construire une base de connaissance à partir d’articles, de livres, d’entretiens vidéo réalisés avec des philosophes, des sociologues, des économistes, des artistes, des entrepreneurs, représentants de la société civile pour fournir les points de vue multiples et hétérogènes propres à permettre la construction d’un point de vue plus éclairé sur l’humanisme, le transhumanisme, et l’humanisme numérique.
  4. Participer à l’éclosion et à la valorisation de nouvelles formes de création numérique.
  5. Contribuer à développer des expérimentations, applications et des dispositifs dédiés à l’innovation sociale.
  6. Engager un mouvement international pour promouvoir et essaimer une pédagogie humanisante.
  7. Participer à l’élaboration d’une charte des droits numériques de l’homme.

Pourquoi avoir choisi le thème de l’humanisme numérique pour accueillir les 5ème rencontres internationales des chaires UNESCO en SIC ORBICOM ?

L’humanisme numérique est un thème complexe qui est au cœur des préoccupations de chacun mais que les spécialistes en Sciences de la communication ne traitent pas habituellement aussi frontalement.

Cette thématique me paraît fondamentale et le fait qu’elle soit placée sous l’égide de l’UNESCO, institution conçue pour penser mondial, nous permet d’aborder  les modèles de développement économiques et sociaux sans les tropismes habituels et les références trop courtes au transhumanisme googleien.  J’ai le sentiment que  ces questions trouvent dans cette configuration, ce que Derrida appelle un « espace légitime de travail et de ré-élaboration ».

Parce que les lectures, que les chercheurs d’Amérique latine, de Chine, d’Europe, d’Amérique du Nord, d’Afrique, apportent sur cette thématique sont diverses, les points de vue peuvent diverger, et les échanges qu’ils suscitent nous obligent à dialectiser nos positions respectives. Même quand elles sont érudites, elles recouvrent des « allant de soi » spécifiques à nos cultures. Elles nous obligent donc à pratiquer le langage de l’interculturalité.

Un intérêt supplémentaire pour discuter ces questions de l’humanisme numérique concerne nos pratiques professionnelles d’enseignant chercheur. Pour ma part, j’enseigne à l’université paris 8 en humanités numériques et j’ai la responsabilité de diriger le programme IDEFI CréaTIC. IDEFI signifie littéralement les Initiatives d’excellence en formations innovantes, elles sont  financées par l’État français dans le cadre des Investissement d’avenir.

Ces programmes nous invitent à faire du numérique un outil transformant pour l’université, transformant dans la manière dont on enseigne, la manière dont on insère les étudiants, dont on les forme aux métiers qui émergent et transformant dans les réponses que l’on peut apporter aux exigences des mutations en cours.

Nous sommes confrontés à la responsabilité de former nos étudiants, les futurs acteurs du numérique, les former à la veille technologique mais aussi au décryptage de l’écosystème économique, et aux enjeux sociaux de cette généralisation. Nous les invitons à la réalisation de nouvelles applications, de nouveaux services, nous les formons à répondre à des injonctions contradictoires qu’ils devront rendre compatibles : produire des dispositifs numériques d’innovation sociale, d’intérêt public, dans un contexte d’économie libérale et consumériste. La tâche de transmission est complexe.

Par ailleurs, dans le cadre des activités  de recherche et d’expérimentation de la chaire UNESCO ITEN,  nous sommes de plus en plus sollicités pour intervenir dans des consortiums avec des entreprises, des musées, des collectivités territoriales, des pôles de compétitivité, pour répondre à des appels d’offre de plus en plus nombreux. Nous souhaitons dans ce cadre, que la contribution académique apportée réponde non seulement aux attendus immédiats, techniques, stratégiques, économiques, mais aussi aux exigences philosophiques, éthiques, civilisationnelles en phase avec les profondes mutations liées à la mondialisation et la technologisation des activités humaines. Nous souhaitons également être  en phase avec des valeurs de développement durable, d’innovation sociale, d’intérêt public, qui sont implicites à chacune de nos pratiques, de nos réalisations.

Nous nous positionnons résolument sur la zone névralgique du questionnement d’un point de vue plus performatif que constatif pour reprendre des catégories d’actions de Derrida, pour y voir plus clair, pour maintenir l’articulation théorie/pratique qui nous permet d’avoir à la fois une posture critique mais aussi participer aux inventions alternatives concrètement.

Quel est le bilan scientifique que vous faites de ces 3 jours de colloque ?

Ils nous ont réellement permis de nous questionner davantage et nous ont confortés sur les objectifs que nous partageons.

Ce sont 60 spécialistes, des médias, économistes, technologues, philosophes, juristes, artistes qui ont été mobilisé et ont débattu au cours de 8 tables rondes.

Le colloque a couvert un large champ : du préhumanisme au «posthumaniste antispeciste», des nouvelles libertés d’expression aux conditions d’appropriation du numérique pour tous, de la présentation de scenarii prospectifs aux questions de l’individu augmenté ou simplifié, de la plateformisation de l’économie libérale et numérique aux nouvelles normativités juridiques mises en œuvre aujourd’hui.

Il nous semble important d’évoquer une ou deux questions qui se sont posées du fait de la grande diversité tant culturelle territoriale que disciplinaire des intervenants.

La mondialisation, l’intégration médiatique, la mise en réseau numérique ouvre de façon paradoxalement à la fois frontale et implicite, les questions de l’universalité des valeurs, de la place à accorder à l’homme dans une réflexion trop souvent rationnalo-centriste, mais aussi la question de la place de l’homme dans l’éventail des natures de l’être : d’être technique si nous suivons la terminologie de Simondon, êtres vivants et êtres de raison qui vont de la notion de vérité en science à la théologie.

S’est posé aussi la question des biens communs versus bien publics vue à travers le prisme des pays, des traditions culturelles et de leur organisation sociétale spécifiques. Ont été aussi interrogées les modalités de médiation de la culture, le rôle des écritures et des dispositifs de diffusion, les invariants à l’œuvre pour une transmission humanisante.

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